29
Déc
08

À Bruxelles, samedi matin : moins 2°





Je passe la parole à Robert Ponpon pour une petite note sur un récent voyage à Bruxelles :

Vite, vite, quitter le taxi dans le froid piquant, s’engouffrer dans la gare de Bruxelles-midi pour trouver, bien au chaud, la salle d’attente, avant le train pour Liège. À deux places, dort une jeune odalisque, la tête inclinée sur l’épaule, les longues jambes appuyées sur un énorme sac, couronné d’un chapeau mexicain. Le bardas ne s’arrête pas là d’autant qu’autour du sac se trouve un autre sac, plus féminin, mais inhabituellement grand et une sorte de tube dont je me demande s’il contient des cannes à pêche, un poster enroulé pour un  Congrès ou un mini bazooka, par ces temps de terrorisme ! Et puis, sur le ventre, un chaton pelotonné, le cou enserré d’un collier rouge assorti de clochettes.

Le tableau n’est pas inhabituel, dans cette métropole cosmopolite. Dans cette salle d’attente, s’entremêlent, à mes oreilles, le flamand guttural, l’espagnol sonore, le français indigné, l’anglais aux accents emphatiques.
 
Dans ce brouhaha, surgit un air de Carmen : « toreador… ». C’est le portable de l’inconnue, qui se réveille aussitôt. La conversation qui commence est en espagnol. Je comprends que l’interlocuteur appelle de Mexico.

Je regarde les yeux en amande, cernés de mascara, le cheveu noir et le teint olive, accentué par le bronzage : j’ai vite fait de la déclarer espagnole.

Voici que s’interrompt l’espagnol, pour faire place, en un switch immédiat, à un anglais oxfordien. Non, elle n’a vraiment pas le style d’une anglaise, mais elle en parle parfaitement la langue.

Je comprends qu’elle a fait 14 heures d’avion. Elle a sommeil, elle a froid, un jour après Acapulco, par 35°, sur la plage !

La conversation à peine terminée, voilà qu’elle appelle à son tour. Cette fois-ci, la conversation se déroule en français. Et là, il n’y a plus de doute, c’est bien une Française à qui j’ai affaire.

Un programme s’ébauche. Mademoiselle X. doit avoir entre 20 et 25 ans.
« … vivement Paris ! J’irai 2 jours à Monaco. Puis j’irai quelques jours dans l’Oise, chez mes grands-parents, avant les fêtes. Je passe Noël avec les parents, à Paris. J’irai ensuite en Champagne, chez mes autres grands-parents.
… Quelques jours chez Diane, à Orléans, pour profiter d’elle.
… Il faut aussi que j’aille voir, en janvier, mon frère qui est à Londres.
… ensuite, l’Afrique du sud, pour 3 ou 6 mois ou pour 2 ans. Mais je ne veux pas rester 2 ans ! Je dois revenir en Afrique… »

Avant qu’elle ne replie son téléphone portable, j’ai le temps d’identifier un blackberry, d’un modèle récent et sophistiqué.

Qui est-elle donc?

Le pantalon souple en lin, les nu-pieds élégants, le foulard indien, les ongles des orteils peints de carmin : l’ensemble « dans le vent » dénote à la fois un niveau social élevé et ce style cool, décontracté, international, qui caractérise les jeunes occidentaux qui voyagent. Ce qui ma plu, surtout, c’est le trilinguisme naturel, conditionnant – et conditionné par – la mondialisation des déplacements.
Voici venir la génération, qui fera oublier celles qui précèdent et s’avéraient incapables de parler correctement l’anglais, plus encore de maîtriser plusieurs autres langues.

J’ai encore dans l’oreille les balbutiements de notre président de la République ou l’accent maladroit de notre premier ministre, dans la langue de Shakespeare.

Il m’est plus difficile d’identifier l’activité de la voyageuse : étudiante occupant ses loisirs à de multiples voyages ? Employée d’une association humanitaire ? Ou déjà jeune professionnelle, enchaînant les postes à l’étranger ? Ou les trois à la fois ?

Il est temps de prendre le train. Le chaton – c’est une chatonne – s’est réveillé et s’étire superbement sur les genoux de sa maîtresse.

Je croise le regard de la voyageuse : un sourire de connivence, propice à toutes les interprétations, messager de rêves colorés !

A-t-elle a compris que je l’avais écoutée, bien qu’étant le nez dans mon journal ?

Elle m’a rappelé ma jeunesse et des voyages moins lointains.

Quelques années plus tard, pourquoi donc continuer à courir le monde.

Pour poursuivre mon activité professionnelle et cet investissement, ébauché à la quarantaine, qui a tracé mon destin? ou, plus simplement, pour poursuivre ces rêves d’adolescent, forgés dans les traces de mon père : découvrir le monde!

À Baudelaire : « Amer savoir que celui qu’on tire du voyage… », je préfère Henri Salvador :« J’aimerais tant revoir Syracuse… »
Au fait, je n’ai jamais vu Syracuse.

Vite, vite, je repars…

Le soleil luit sur la plaine wallonne. Dans quelques minutes, je vais retrouver un vieux copain, chez qui j’ai travaillé, il y a 35 ans : nostalgie ?… En grec, la douleur du passé heureux ? Non ! C’est pour moi le plaisir rémanent d’un passé heureux, car le destin est « ce que nous faisons de ce que la vie fait de nous », comme le dit si bien Jean-Paul Sartre.







L'autre monde | Thème liquide par Olivier