12
Mar
08

La Villa Médicis… à Madrid





Je passe la plume à l’éminent Vincenzo Del Ponte qui nous parle d’un illustre tableau.

Qu’est-ce qui excite l’esprit de qui a voulu entreprendre un blog ? Devenir journaliste et capter l’actualité, sans la sanction d’un comité de rédaction ? Comme pour le journaliste, en effet, il faut au blogueur qu’il « ponde sa copie », sinon chaque jour, tout au moins avec un rythme suffisant pour entretenir l’attente, puis la satisfaction de ses lecteurs potentiels.

Mais l’actualité est haletante, précipitée, oppressante ; un événement vous a-t-il inspiré ? N’attendez pas, crachez aussitôt vos réflexions. Si vous reportez à plus tard votre « copie », le souvenir de vos élucubrations aura fui avec le temps qui s’envole. Les obligations du travail, de la vie publique ou familiale auront pris le dessus. Qui plus est, vos réflexions auront perdu de leur intérêt, une actualité chassant l’autre.

Villa medici a RomaFoin donc, pour une fois, du collage à l’événement, pour traquer l’intemporel !

C’est curieux, les réminiscences. Il m’a suffi de l’évocation de ces trois mots magiques – la Villa Medicis – dans une nouvelle de Jean-Marie ROUART, pour faire jaillir d’un coup, à ma conscience, un souvenir qui tire son caractère merveilleux de sa récurrence.

J’ai parcouru Rome une bonne douzaine de fois, au cours de mon existence. Chose curieuse, je n’ai jamais vu la Villa Medicis, à laquelle se rattachent, pour un Français, tant d’événements historiques et artistiques. La Villa Medicis a compté, non seulement dans notre culture, mais aussi dans ce qui a construit, pour tant d’étrangers, l’amour d’une certaine image de l’Italie et de la France.

Il est donc encore plus curieux que mon premier contact – de visu – avec la Villa Medicis, ait eu lieu, ni en Italie, ni en France, mais en Espagne. Plus précisément, au Musée du Prado, à Madrid, en 1985.

Le contexte de cette visite, je devrais dire de cette découverte, est important ; comme l’écrin qui recouvre le bijou, il va compter dans l’éblouissement. On est en mai, le temps est clair, la température douce. J’ai peu de souvenirs du congrès qui m’a amené à Madrid sinon le fait que, président d’un jury de concours, j’ai été très entouré par ceux-là mêmes, plus anciens que moi, qui accordaient jusque là moins d’importance à ma personne qu’ils ne l’ont fait ce jour-là. Douce caresse de l’ego !. 

« Séchant » une session scientifique qui ne m’intéressait guère, je suis allé seul au Prado. Les découvertes n’y manquent pas. Mais la véritable étincelle jaillit au détour de ce long couloir qui longe les salles successives : « l’essentiel gît dans les détails. » Quand on arpente ce couloir et que l’on pénètre dans les salles, en tournant à angle droit, le regard s’accroche à ce qui est en face, au fond de la salle. Je reconnais que ce n’est pas une attitude universelle. Et bien des visiteurs, méthodiques et consciencieux, font le tour de la salle, en commençant par le premier tableau qui se trouve à proximité, c’est-à-dire à leur gauche, car un Occidental lit – et regarde donc – de gauche à droite. Je dois faire partie de cette cohorte, car j’ai effectivement regardé le premier tableau qui se trouvait à ma gauche.

Ce tableau est de dimensions modestes. Ses couleurs n’accrochent pas au premier coup d’œil. C’est « La Villa Medicis » de Vélasquez. J’ai souvent cherché à comprendre la curieuse alchimie qui fait qu’un tableau vous fascine d’emblée, dès la première seconde. Plus sensible aux couleurs qu’au graphisme, j’ai toujours aimé les nuances de vert et d’ocre ou de bruns, qui vont du turquoise au vert de gris ou du blond au sépia. Est-ce les couleurs de la campagne française qui ont bercé, une année durant la dernière guerre, mon enfance de citadin ? Ici, c’est le vert sombre des hauts cyprès, le brun de la terre, l’ocre des portes ouvertes sur cette sorte de cave sombre, qu’on imagine encombrée d’outils agricoles, qui centrent le tableau. Les teintes, comme le ciel, tirent sur le sombre et annoncent la journée finissante.

Dans ce cadre bucolique, tranquille, presque banal, une façade antique, couronnée d’une balustrade, donne au décor une puissance d’évocation extraordinaire. On songe au château que découvre le Grand Maulnes au fond de la forêt. 

Mais le plus étonnant, le plus charmant – là encore, le merveilleux gît dans le détail – c’est cette étoffe blanche, qui s’épanouit en corolles sur le rebord de la balustrade. Je rêve au petit carré jaune, au centre du tableau de Vermeer dédié au port de Delft. Proust a admirablement montré l’importance de ce détail, si minuscule, apparemment si banal, qui attire l’œil, par le contraste des couleurs, au centre de ce remarquable tableau.

Dans l’œuvre de Velasquez, au-dessus de étoffe étincelante dans ce décor ombré, se penche un petit personnage, en habit du XVIIè siècle, celui du peintre. Dans ce décor suranné, immobile, c’est la vie qui surgit, discrète, mais aussi l’œuvre humaine qui a, peu avant la naissance de Vélasquez, fait surgir ce bijou dans ce site enchanteur des jardins de la colline du Pincio.

Vingt-deux ans plus tard, je suis retourné, en famille, à Madrid, à la même époque. La capitale espagnole a bien des attraits. Mais, en y revenant, j’avais un but, qui avait certainement joué dans le choix de cette escapade : revoir le tableau de Vélasquez.

Il n’était plus au même endroit. Mais, faveur du public et/ou choix du conservateur ?  il était beaucoup mieux mis en valeur, dans une salle où se trouve un autre tableau de Vélasquez, beaucoup plus connu, « La Ville de Saragosse ».

Pour ces retrouvailles, j’ai voulu prendre mon temps. Laissant s’écouler le flot des visiteurs, j’ai extrait le petit carnet et la boîte de minuscules crayons de couleurs qui tiennent dans la poche-poitrine d’une chemisette. J’ai cherché, maladroitement, non pas tellement à reproduire qu’à m’imprégner de l’atmosphère, du charme singulier de ce tableau. Je n’ai pas trouvé de meilleure manière d’apprécier une œuvre plastique, de saisir l’inspiration de l’artiste.
 
Ce jour-là, je n’ai pas vu beaucoup d’autres tableaux. Un seul a suffi à mon contentement, « il contento », comme disent les Italiens pour désigner le bonheur. 

Sur ce tableau, j’avais laissé une part intime de moi-même, comme un trésor enfoui, prêt pour l’éternel retour, vingt-deux ans après.







L'autre monde | Thème liquide par Olivier