19
Fév
09

L’Iran et l’occident





Mardi soir, alors que j’allais me coucher vers 23h30, j’allume la télévision pour zapper. Je tombe sur France 3 sur un reportage sur l’Iran. Le ton particulier du reportage me pousse à le regarder. Au bout de quelques minutes, je suis captivé. Je vais donc tenter de vous résumer mes deux dernières fins de soirées devant France 3.

khomeiniFévrier 2009, c’est pour l’Iran une date anniversaire, celle des 30 ans de la Révolution Islamique qui a vu la chute du Chah d’Iran et l’arrivée au pouvoir de l’Ayatollah Rouhollah Mousavi Khomeini, après un exil en France à Neauphle-le-Château. Le reportage décrit de manière très précise comment s’est organisé le départ du Chah, comment l’Ayatollah Khomeini est revenu triomphalement dans son pays après un exil forcé et comment les Etats Unis se sont pris une première fois les pieds dans le tapis avec l’Iran pour avoir trop soutenu un gouvernement du Chah alors qu’il ne disposait plus du soutien populaire dans son pays.

Les Etats Unis, voyant d’un très mauvais oeil l’arrivée au pouvoir des religieux en Iran, vont fournir des armes à Saddam, le voisin irakien, qui va en profiter pour gazer les populations iraniennes. Le bilan est très lourd, près d’un million de morts. Et voilà comment en quelques années, l’Iran ancien relai des Etats Unis dans la région est devenu un pays de l’axe du mal. Nous sommes alors dans les années 80. Israël vient d’envahir le Liban. L’Iran qui souhaite renforcer son influence dans la région forme alors le Hezbollah. La naissance du Hezbollah est très bien décrite dans le reportage. L’Iran, plutôt que d’envoyer son armée au Liban pour combattre Israël, décide de créer une structure de formation afin d’entraîner les troupes du Hezbollah. Cela lui permet ainsi de ne pas trop se dégarnir face à l’Irak.

jimmy-carterDurant cette période, de nombreuses prises d’otages ont lieu au Liban. Elles ne semblent pas être commanditées par l’Iran mais on s’aperçoit que l’Iran jouera un rôle majeur dans leur résolution grâce à son influence sur le Hezbollah qui semble malgré tout devenir de plus en plus indépendant vis à vis de Téhéran. Nouveau camouflet pour l’Iran qui ne recevra jamais les contreparties promises par les Etats Unis en échange des libérations d’otages.

Fin des années 80, l’Ayatollah Khomeini décède d’un cancer. C’est l’Ayatollah Sayyid Ali Khamenei qui devient le guide suprême. Juste pour l’anecdote, je vous conseille d’aller voir son site web. En voyant la bannière et la mise en page, cela m’a tout de suite fait penser à quelqu’un d’autre, je vous laisse deviner qui. Khamenei est à mon sens beaucoup moins connu que Khomeini, probablement parce qu’il n’est pas le premier guide suprême, celui qui est l’origine du changement de cap en Iran. Cependant, Khamenei est sans aucun doute l’homme le plus influent au Moyen Orient aujourd’hui. On ne le mesure probablement pas assez et c’est là toute la force de l’organisation du pouvoir en Iran mais en Iran, c’est le guide suprême qui décide de la ligne directrice et il a la main sur tout le monde chiite. Le président de la République élu par le peuple dispose d’une certainemarge de manoeuvre, plus importante que je ne l’imaginais d’ailleurs, mais in fine, le dernier mot revient toujours au guide suprême. Sans cette organisation, il est probable que l’Iran serait plus instable. Là, l’Ayatollah n’est jamais en première ligne, ni dans son propre pays, ni face à la communauté internationale mais c’est lui qui prend les décisions difficiles et aussi bien lui que Khomeini font preuve d’un étonnant pragmatisme, bien éloigné de l’image qu’on peut s’en faire. khameneiIls semblent avoir une vision à long terme et surtout ne pas être dans la stratégie du pire et de l’affrontement perpétuel. Par exemple, Khomeini acceptera un cessez-le-feu contre l’Irak à contre coeur mais plein de lucidité. Son pays n’avait plus les moyens de soutenir la guerre à moyen terme. Il préfère rogner sur ses principes et ses convictions pour éviter le chaos à son peuple. Cela ne fait pas de lui un saint homme pour autant mais cela en fait assurément un dirigeant assez visionnaire capable de faire la paix des braves pour l’intérêt du plus grand nombre acceptant là de baisser la garde et mettre un genou à terre ce qui aurait pu avoir des conséquences sur son influence.

Et toute l’histoire de l’Iran depuis 30 ans est comme ça. On découvre un pouvoir capable d’ouvertures étonnantes mais aussi capable de se refermer rapidement face aux humiliations répétées des américains.

khatamiPrenons un autre exemple, celle de l’arrivée au pouvoir de Seyyed Mohammad Khatami en 1997. Au départ, ce n’était pas prévu. Rafsandjani devait se succéder à lui-même. Le reportage explique comment Khatami va demander à l’Ayatollah Khamenei son accord pour se présenter aux élections. Khamenei accepte n’y voyant pas de menace particulière, Rafsandjani semblant alors intouchable à ses yeux. Khatami est pourtant élu avec plus de 70% des voix. Ceci démontre que l’Iran, bien qu’il dispose d’un pouvoir religieux très fort et influent, n’est pas une dictature au sens premier du terme. En effet, l’Iran est capable d’accepter l’ouverture sous la pression populaire.

Khatami est un homme très cultivé et très pragmatique, partisan de l’ouverture et de la liberté. Il se heurtera durant toute sa présidence à un certain nombre de conservateurs en interne mais parviendra néanmoins à donner une image plus positive de son pays au sein de la communauté internationale. C’est Mahmoud Ahmadinejad qui lui succède en 2005. La présidence d’Ahamdinejad marque un retour à une ligne plus dure en Iran. Il multiplie les déclarations fracassantes à l’égard des Etats Unis et d’Israël ce qui lui assure une certaine aura politique en interne mais doit également faire face à une crise économique majeure notamment liée à l’embargo subi par l’Iran depuis des années. En 2009, Khatami va se représenter. Espérons qu’il sera élu en juin face à Ahmadinejad, cela serait un espoir majeur de paix pour le Proche Orient. En effet, l’Iran dispose de toutes les clés pour stabiliser la région.

La dernière partie du reportage s’attache à décrypter la question du nucléaire iranien. On y voit les européens s’agiter pour tenter de rapprocher les positions iraniennes et américaines. D’un côté, l’Iran campe sur une position de principe rejetant l’ingérence dans sa politique énergétique et militaire. De l’autre côté, quelques faucons américains de l’administration Bush effectuent un lobbying très efficace pour maintenir l’Iran sur la liste des Etats terroristes et imposer des sanctions. On voit bien alors au travers du reportage et des différents témoignages que des deux côtés, les avis sont très partagés entre ceux qui souhaitent l’ouverture, la négotiation et la paix et ceux qui campent sur une ligne dure. On voit le mal fait par l’administration Bush qui a géré ce dossier à la petite semaine, un peu comme le dossier iraquien d’ailleurs. Il ne semble pas si compliqué de discuter et d’avancer avec l’Iran mais il faut commencer par les respecter et les traiter d’égal à égal ce que les américains n’ont jamais fait.

Les intérêts de l’Iran et des Etats Unis sont pourtant loins d’être antagonistes. On s’en rend particulièrement compte dans ce qui se déroule en Afghanistan. L’Iran a apporté un support stratégique indéniable aux Etats Unis dans la chasse d’Al Qaïda. Le reportage explique très bien comment cela s’est passé, j’ignorais complètement cet aspect de la situation.

J’ai beaucoup apprécié dans ce reportage l’aspect très factuel. Ce n’est pas un reportage habituel mais un véritable témoignage historique. Il devrait être diffusé dans toutes les écoles. Je ne comprends pas qu’il ait été diffusé à un horaire si tardif alors qu’il revêt une importance capitale pour l’avenir au delà de son intérêt indéniable pour la compréhension de chacun. Il faut savoir qu’en Grande Bretagne, ce reportage a été diffusé en prime time trois samedi de suite. Cela laisse songeur. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un reportage où les témoignages détaillés de tous les protagonistes sur chaque événement marquant sont diffusés. Ainsi, aucune manipulation possible, aucun commentaire journalistique influençant la vision de la situation, c’est si rare. Songez, on y découvre les témoignages de Jimmy Carter, ancien président des Etats Unis, de Mohammad Khatami et Hachemi Rafsandjani, anciens présidents de l’Iran, sans oublier les ministres des Affaires Etrangères européens et tout un tas de conseillers diplomatiques de différents horizons. Bref, c’est un reportage exceptionnel comme on en voit beaucoup trop rarement. C’est tout un pan de l’histoire qui s’éclaircit brusquement. On y découvre que les racines des tensions actuelles tiennent bien plus à un problème de respect et de suspicion qu’à une histoire de nucléaire. Le nucléaire semble être un prétexte pour maintenir l’Iran sous surveillance et sous pression. Mais en réalité, les Etats Unis jouent là leur rôle naturel de gendarme de l’humanité refusant d’abandonner leur toute puissance au profit d’un dialogue constructif entre les civilisations. Je ne dis pas qu’il faut donner carte blanche à l’Iran sur le nucléaire mais je dis qu’il faut sortir de cette politique à court terme menée par l’administration américaine dont on voit bien qu’elle n’a aucune cohérence sur la durée.

En 30 ans, les Etats Unis ont soutenu le Chah puis organisé son départ puis combattu l’Iran en soutenant Saddam puis combattu Saddam puis les chiites en Irak soutenus par l’Iran tout en combattant en Afghanistan Al Qaïda avec le soutien de l’Iran. En clair, il faut sortir de la politique du cowboy, shérif de l’humanité car trop de civils ont payé en 40 ans, tout cela à cause d’un manque de vision et de dialogue.

Je ne veux pas faire passer l’Iran pour un pays victime. Il n’est pas tout blanc dans toutes ces affaires, loin de là. Mais les Etats Unis ont une bien plus lourde responsabilité qui est largement sous estimée dans la situation actuelle…

A priori, les reportages repassent samedi prochain.

Tout le net en parle :

Crédits photos : wikimedia commons.





2 commentaires pour “L’Iran et l’occident”
  1. Gilles dit :

    A côté de ça, c’est légèrement une dictature théocratique 😉

  2. Alberto dit :

    Remarquable et palpitant reportage! Bravo!
    Mon voyage en Iran m’a apporté des impressions cohérentes avec ce que tu dis, en dépit de nombreuses zones d’ombre. Mais le peuple perse reste un grand peuple!



L'autre monde | Thème liquide par Olivier