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Août
06

Le marathon et l’histoire





Nous sommes en 490 avant Jésus-Christ. À une quarantaine de kilomètres d’Athènes, à Marathon précisément, les 10.000 soldats athéniens du Général Miltiade affrontent les 100.000 Perses de l’armée de Darius. La défaite des Athéniens paraît irrémédiable.

Pourtant, contre toute attente, l’acharnement des Grecs va finalement contraindre les Perses à la retraite. En hâte, on dépêche à Athènes un hémérodrome, un homme habitué à parcourir de longues distances à la course, pour transmettre la nouvelle. Philippides, c’est son nom, franchit la distance et parvient, épuisé, à l’agora d’Athènes où les tribuns attendent, dans l’angoisse, l’issue de la bataille. « Xairete Nenikikamen. » « Salut, nous avons vaincu. » Et le guerrier s’effondre. En annonçant l’incroyable victoire qui sauve Athènes, il a rendu son dernier souffle.

Réalité ? Ou bien légende sortie de l’imagination fertile des Athéniens ? Si la victoire de Marathon est bien un fait historique, la course de Philippides, et surtout sa mort, au pied de l’agora, n’est pas confirmée, même dans les écrits d’HÉRODOTE.

L’histoire – ou la légende – va devenir un véritable mythe lorsque Michel BREAL propose au baron Pierre de Coubertin d’inclure un marathon dans les premiers jeux olympiques de l’ère moderne. Pierre de Coubertin accepte d’enthousiasme, malgré les difficultés prévisibles et jusque là mal connues d’une telle épreuve. Et le 10 avril 1896, à peine une vingtaine de concurrents s’élancent. Dans le stade antique d’Athènes, la rumeur s’amplifie. C’est un Grec qui est en tête ! Et quand Spiridon Louys pénètre enfin le stade, 60.000 personnes l’ovationnent à tout rompre. Ce jeune berger, qui ne connaît guère l’entraînement et a passé la nuit à prier , termine le parcours en 2 h. 58’ 50’’.

Mais la distance parcourue, dans ce premier marathon olympique, est inférieure à 40 kms. Curieusement, les fameux 42 kms 195 seront établis aux jeux olympiques de Londres, en 1908. C’est, tout simplement (honni soit qui mal y pense !), la distance qui sépare la loge royale du château de Windsor, devant laquelle, est donné le départ du stade de Shepherd’s Bush qui deviendra plus tard White City. Ce quatrième marathon olympique de 1908 est resté célèbre pour une autre raison, plus sportive, celle-là. Le premier à entrer dans le stade olympique, ce jour-là, est le petit confiseur italien Dorando Pietri. Ahuri par l’effort, titubant, il prend l’anneau du stade à contre-courant. Des spectateurs compatissants le remettent dans le droit chemin. Mais il s’écroule bientôt. D’autres le relèvent. Ainsi, chute après chute, il s’approche de la ligne d’arrivée. À ce moment, l’Américain Hayes entre dans le stade. L’émotion est à son comble. Et la foule prend fait et cause pour l’Italien, qui n’a plus que 100 m à parcourir et 200 m d’avance sur l’Américain. Pietri s’écroule à nouveau. C’est aussitôt une véritable foule qui le submerge, le hisse littéralement sur ses deux pieds, pour le traîner jusqu’au poteau d’arrivée. Le drapeau italien ne montera que quelques instants au mât olympique de la victoire, car Dorando Pietri sera disqualifié et, malgré un nouvel essai, ne remportera jamais une médaille olympique.

Pour nous Français, le mythe du marathon s’est renouvelé d’une façon singulière. En 1900, Theato gagne à Paris. En 1928, à Amsterdam, c’est le Marocain El Ouafi, qui mourra plus tard dans la misère. Enfin, encore 28 ans plus tard, en 1956, c’est la victoire du Français d’origine algérienne, Alain Mimoun. Les fervents de l’athlétisme n’ont pas oublié ses larmes, sur la plus haute marche du podium olympique, quand retentit la Marseillaise. Chant du cygne ? Certainement pas pour cet homme d’une exceptionnelle persévérance dans l’effort puisque, 25 ans plus tard, à 60 ans passés, il est encore capable de terminer un marathon en 2 h. 48’ ! La superstition rejoint le mythe si l’on remarque que 1984 arrive 28 ans après la victoire de Mimoun et devrait donc voir la victoire d’un Français dans le marathon olympique. Charbonnel, Boxberger, préparez-vous à porter les espoirs français !

Une nouvelle étape est franchie avec la double victoire de l’Éthiopien Abebe Bikila, en 1960 et 1964. La beauté de la foulée du coureur aux pieds nus, le lyrisme de l’ambiance et du décor romain restent gravés dans la mémoire des spectateurs. Parcourant, dans la moiteur nocturne de la Via Appia Antica, bordée de soldats italiens brandissant des torches, comment le petit sous-officier n’a-t’il pas pensé que, une trentaine d’années plus tôt, les soldats de Mussolini étaient partis, de ces lieux-mêmes, pour envahir son pays ? Le temps de Bikila marque un bond en avant : à peine 2 h 15’. On attribua la performance à l’habitude de courir sur les hauts plateaux de l’Afrique Orientale. La raréfaction de l’oxygène stimule la production des globules rouges qui le véhiculent aux muscles et au cerveau. Pourtant, son entraînement – 120 kms par semaine – pâlit par comparaison 300 à 350 kms qu’effectue l’Allemand de l’Est Waldemar Cierpinski, qui l’emportera à Munich en 1976 et à Moscou en 1980, en des temps inférieurs de quelques minutes seulement. Avec cet athlète quasi-professionnel, disparaît l’aura d’effort surhumain qui marquait jusqu’à présent le marathon. Ceux qui ont vu sa foulée régulière, même dans les derniers kilomètres, sans la moindre crispation, même du visage, ont compris qu’une nouvelle étape venait d’être franchie.

La « démocratisation » du marathon date d’une demi-douzaine d’années. Boston, New-York puis Paris réunissent maintenant plusieurs milliers de coureurs. Certains coureurs n’ont même pas dépassé le stade d’un entraînement hebdomadaire et n’ont jamais participé à une compétition. Ce qui, soit dit en passant, explique probablement – pour une part – les accidents cités çà et là. L’engouement pour le marathon est la suite logique de la mode du jogging. Dans nos sociétés saoulées de promiscuité urbaine et de consommation effrénée, resurgit le goût de l’effort individuel et naturel. On réapprend que l’homme est fait pour courir. Et, au plaisir hédonique du jeu musculaire, le marathon apporte le piment de la compétition, ce « supplément d’âme » qu’apporte l’envie, inscrite au cœur de l’homme, de repousser ses limites, de se dépasser. Hommes et femmes – Grete Waitz n’a-t’elle pas franchi la distance en 2 h. 25’ ? – enfants, vieillards et handicapés se lancent dans l’aventure avec des fortunes diverses, issues de leur désir mais aussi d’une plus ou moins juste appréciation de leurs possibilités.

Quittons les hauteurs prestigieuses des marathons olympiques pour descendre au niveau des pratiquants obscurs, dont je suis.

Pour celui qui entreprend la pratique de la course à pied, ou souvent la reprend vers la quarantaine – modèle courant ces dernières années – les premiers contacts vont à juste titre paraître ingrats, voire franchement pénibles.

Publié par Jean-Luc, coureur émérite







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